L’air est grave, la mine est obscurcie et le ton n’est pas à la rigolade lors de la conférence de presse sur la dette. La presse est
convoquée pour se voir expliquer que la ville est endettée et pour longtemps. On fabrique donc du scoop avec de l’ancien, au prix de quelques malentendus sur la définition des termes et des
enjeux (l’article du Progrès s’interroge sur l’évolution des taux de change, ce qui n’a absolument aucun rapport avec la dette de la ville, à moins que celle-ci n’emprunte en dollar, ce dont il
m’est permis de douter).
Cachez cette dette que je ne saurais voir
Toujours est-il que le mot « dette » est balancé comme un chiffon rouge à un vulgum pecus qu’on estime bien peu capable de comprendre ce dont il s’agit. Attention dette = danger, fuyez tant qu’il en est encore temps ! Or, la réalité est nettement plus complexe. Pourquoi s’endette-t-on ? Et bien on s’endette pour investir, parce que sans dette, pas de construction d’infrastructures, pas de politique de long terme. En réalité, la dette n’est pas un problème quand elle finance des dépenses de long terme susceptibles de pousser le développement économique.
L’erreur, ou la manœuvre politique, consiste à imaginer qu’une collectivité est une famille, qu’il convient donc de gérer ses revenus
et son endettement comme celui d’un foyer « en bon père de famille », or une collectivité n’a pas de durée de vie, elle mène des projets qui dessine le dynamisme d’un territoire sur des
dizaines d’années, elle a beaucoup plus d’impact sur ses revenus qu’un foyer et ceux-ci sont plus fortement impactés par ses investissements.
Affreux spéculateurs
On entend à l’envi que c’est se défausser sur les générations futures. Mais celles-ci ne profiteront-elles pas du tram, des parkings, du Zénith ? Seront-elles privées de la jouissance de ce que finance la dette ? Le développement économique poussé par ces investissements ne leur sera-t-il pas profitable ? Assurément si, d’ailleurs en veut-on à nos ancêtres pour leurs emprunts qui ont financé les autoroutes, les ponts ou les chemins de fer ?… il ne me semble pas.
Bien sûr, le monde de la dette n’est pas un paradis sans danger. Elle expose la collectivité à des risques. Celui de ne pas pouvoir rembourser les échéances, et celui d’une dynamique de la dette auto-entretenue. Schématiquement, si les intérêts payés sur la dette dépassent la croissance des revenus (c'est-à-dire les recettes des impôts qui augmentent avec la croissance économique) et l’inflation (érosion de la valeur de la monnaie) la dette se met à gonfler seule.
Une dette correctement structurée sur le long terme ne pose pas se genre de problème. On tombe sur la majorité sortante en lâchant le mot honni, celui qui désigne les affreux à la vindicte : « spéculation ». On lui reproche l’usage des dérivés « swaps » et des rééchelonnements pour l’optimisation des remboursements de la dette, mais ils ont permis d’obtenir un taux d’intérêt moyen de 3,21% selon l’audit habilement présenté par M Vincent, ce qui est un taux très bas pour une collectivité soi-disant surendettée.
Enfin, nous sortons d’une période de taux d’intérêts historiquement bas, eut il été sage de ne pas en profiter pour financer des investissements pour l’avenir ? Le niveau de dette, qui n’a rien d’exceptionnel, reflète les choix politiques (rappelons que M Vincent a voté tous les grands projets de la municipalité sortante… en bougonnant très légèrement), et non une quelconque inconséquence.
Une habile manœuvre politique
Alors pourquoi tout ce bruit, pour nous révéler ce que nous savons déjà : nous héritons d’une dette élevée, due à
l’extraordinaire choc qu’a connu la ville dans les années 1970 et 1980 avec la fermeture de toutes les vieilles industries ? Tout simplement parce que Maurice Vincent est un politique rusé
et un économiste avisé, qui trouve deux avantages à l’opération de communication ainsi lancée, taper sur les sortants, et envoyer un signe clair à son électorat et ses amis de la majorité :
austérité, pas de folies avec l’argent de la municipalité… tout cela est au fond assez réjouissant, les socialistes ne semblent pas, pour cette fois, vouloir sacrifier à leur habitude de
dilapider l’argent publique, même si la ficelle est un peu grosse.
Clément